Les Nouveaux Exploits du Mouron rouge

 Baronne Emma Orczy

1. Regard en arrière

La pièce, éclairée par un seul flambeau dont la flamme capricieuse projetait sur les murs des ombres fantastiques, était sombre et d’aspect lugubre. Ce boudoir de petites dimensions avait été jadis le sanctuaire de l’altière Marie-Antoinette, et il semblait qu’un parfum à peine perceptible, un fantôme de parfum, fût resté attaché aux boiseries ternies et aux tapisseries lacérées.

 

Partout des traces de destruction rappelaient les journées d’émeute où la populace déchaînée avait envahi les Tuileries pour crier sa haine à « l’Autrichienne ». Les sièges rangés le long des murs étaient tous plus ou moins mutilés et le crin s’échappait par touffes de leurs coussins de brocart. Plusieurs fauteuils présentaient à leur dossier la même plaie béante : des patriotes en avaient arraché un motif de décoration, couronne ou fleur de lys, dont la vue ne se pouvait plus supporter. Les mêmes patriotes, sans doute, avaient extrait de leur lit d’écaille les incrustations d’argent du petit guéridon de Boulle et cassé à coups de marteau le chiffre de la reine surmontant la glace de Venise. Au travers d’un charmant médaillon de Boucher représentant Diane et ses nymphes, une main brutale et malhabile avait griffonné au charbon : Liberté, Égalité, Fraternité.

 

L’heure était avancée ; les bruits de la grande ville n’arrivaient dans ce coin écarté des Tuileries que comme un faible et lointain écho.

 

Devant la table qui supportait le flambeau, deux hommes étaient assis. La lumière vacillante de la bougie éclairait en plein les yeux verts, les pommettes saillantes de l’élégante coiffure poudrée de Robespierre, ainsi que le visage pâle au regard de furet du citoyen Chauvelin, l’ex-ambassadeur de la République auprès de la cour d’Angleterre. À en juger par leur air préoccupé, l’affaire dont ils s’entretenaient était grave.

 

Peu de jours auparavant avait eu lieu l’émeute du 6 Vendémiaire, manifestation populaire aussi brève que soudaine. Durant toute une nuit, une foule en effervescence avait parcouru les rues de Paris, en réclamant à grands cris les têtes de deux traîtres de marque, un député à la Convention, Paul Delatour, et la fille d’un comte, Juliette de Marny, que le Tribunal révolutionnaire avait condamnés à mort. Le jour venu, plus trace de manifestants. La pluie avait eu raison de leur ardeur. Mais, chose curieuse, les deux condamnés avaient également disparu, littéralement escamotés pendant le trajet du Palais de Justice à la prison du Luxembourg grâce à un coup de main d’une audace inouïe.

 

Au Comité de salut public, où Delatour comptait plusieurs ennemis, l’émotion fut d’autant plus vive que, presque en même temps, un message de Rouen apportait la nouvelle que l’abbé du Mesnil, le chevalier d’Égremont, sa femme et ses enfants venaient de s’échapper miraculeusement de la citadelle. Et ce n’était pas tout ! Bien que le féroce proconsul de l’Artois, Joseph Lebon, eût fait établir un cordon serré de troupes autour d’Arras pour capturer plus sûrement tous les ennemis de la République, une soixantaine de femmes et d’enfants, douze prêtres et quelques aristocrates de marque tels que le duc de Chermeuil et le comte de la Vaux étaient parvenus à franchir la zone fatale, et l’on n’avait pas pu remettre la main sur un seul d’entre eux.

 

Pour éviter le renouvellement de faits aussi regrettables, il fallait agir sans tarder. Aussi les plus fins limiers de la Sûreté générale menaient-ils d’actives recherches dans ces trois villes, mais plus spécialement à Paris, où les fugitifs avaient pu trouver asile, et où, surtout, leurs sauveteurs devaient se dissimuler et préparaient peut-être de nouveaux coups de main.

 

Le député Merlin de Douai, qui nourrissait contre Delatour une haine particulière, avait tenu à diriger les investigations de la police. Il se rendit à une hôtellerie de la rue de l’Arbre-Sec où, disait-on, un Anglais avait logé les trois ou quatre jours précédant l’émeute, et demanda à voir la chambre que cet étranger avait occupée.

 

C’était une pièce sordide et nue comme il s’en trouvait tant dans les quartiers pauvres de Paris. La logeuse, une vieille femme édentée, expliqua que l’étranger avait payé une semaine d’avance et qu’elle ne s’était pas occupée de lui parce qu’il prenait ses repas au-dehors. Elle ignorait même sa nationalité. C’est vrai qu’il parlait avec un accent particulier, mais il n’y a pas que les étrangers pour avoir de l’accent, et il est parfois difficile de distinguer un Gascon d’un Auvergnat ou un Flamand d’un « Engliche ».

 

– Je ne l’ai pas revu depuis l’émeute, ajouta la vieille, et je crains qu’il n’y ait laissé sa peau. C’est sa faute aussi, car il se promenait toujours avec de trop beaux habits ; ça se fait peut-être dans son pays, mais à Paris, depuis l’avènement de la liberté, les gens si bien nippés ne sont pas regardés d’un bon œil. Je le lui ai bien dit, la dernière fois que je l’ai vu, et comme, au lieu de m’écouter, il riait d’un air sans souci :

 

« – Je ne radote pas, que je lui dis ; si mes pensionnaires s’amusent à se faire écharper, ça peut me procurer des ennuis, rapport à la police.

 

« – Allons, la mère, qu’il me dit, pas tant d’histoires ! Je ne veux causer d’ennuis à personne. Voilà un papier : si jamais je disparais et que la police vienne aux nouvelles, il n’y aura qu’à le montrer pour tout arranger.

 

« Quand il a été parti, j’ai essayé de lire ce qu’il m’avait donné, mais je n’y ai rien compris. Je m’en vais vous le montrer.

 

Lorsque la vieille revint, Merlin lui arracha le billet et se hâta de le déplier. Il n’y vit que quatre lignes inégales écrites dans une langue qui lui était étrangère ; mais, ce qui était parfaitement clair pour lui, c’était le petit dessin qui ornait le coin de la feuille : une fleurette rouge en forme d’étoile.

 

Là-dessus, jurant et pestant, Merlin tourna les talons et, tandis que l’hôtesse continuait sur le pas de sa porte à protester de son ardent patriotisme, il se rendit sur-le-champ au Comité de salut public pour faire part de sa découverte à Robespierre.

 

Sans mot dire, car il ne gaspillait jamais ses paroles, Robespierre avait glissé le papier dans le double couvercle de sa tabatière d’argent et envoyé sur l’heure un messager rue Corneille pour dire au citoyen Chauvelin qu’il l’attendait le soir même, vers dix heures, dans la chambre n° 16 du ci-devant Palais des Tuileries.

 

Il était maintenant dix heures et demie. Robespierre et Chauvelin étaient assis l’un en face de l’autre dans l’ancien boudoir de la reine, et sur la table, au pied du flambeau, s’étalait un carré de papier froissé. Chauvelin cependant ne regardait ni le papier, ni le visage glacé de l’Incorruptible. Le regard perdu au loin, il revoyait les salons brillamment éclairés du ministère des Affaires étrangères à Londres où la belle Marguerite Blakeney s’avançait avec grâce au bras du prince de Galles, et là, parmi le bruit des rires et des conversations, le froufrou soyeux des robes et le bruissement des éventails, il lui semblait entendre encore une voix moqueuse redire les vers médiocres inscrits sur le papier que Robespierre venait de placer sous ses yeux :

 

Est-il ici ? Serait-il là ?

Les Français tremblent dès qu’il bouge.

Satan lui-même le créa,

L’insaisissable Mouron Rouge.

 

2. La mission de Chauvelin

Renversé dans son fauteuil, Robespierre attendait sans manifester d’impatience. La vue de son compagnon plongé dans des réminiscences qu’il savait être pénibles et humiliantes n’était point pour lui déplaire. Un sourire ironique se jouait sur ses lèvres tandis qu’il considérait le front plissé de Chauvelin et ses mains qui se crispaient sur le rebord de la table. Enfin, l’Incorruptible déclara :

 

– Tu conviendras avec moi, citoyen, que la situation est devenue tout à fait intolérable.

 

Chauvelin se taisant, il reprit d’une voix plus sèche :

 

– Il est vraiment mortifiant de penser que sans ton inconcevable maladresse de l’an passé, la guillotine nous aurait débarrassés depuis longtemps de cet homme maudit.

 

– Maudit ! Ah oui, certes ! murmura Chauvelin tandis qu’une lueur de haine passait dans ses yeux.

 

– Eh ! citoyen Chauvelin, si tu regrettes d’avoir laissé le gibier filer sous ton nez, pourquoi n’essayes-tu pas de réparer ta bévue ? riposta Robespierre. La République, veuille l’observer, s’est montrée remarquablement patiente à ton égard. Elle a tenu compte de tes services passés et de ton patriotisme bien connu. Mais tu sais aussi bien que moi, continua-t-il d’un air significatif, qu’elle n’a que faire des instruments inutiles… À ta place, je n’aurais pas attendu jusqu’à cette heure pour essayer de racheter un échec aussi humiliant.

 

– M’en a-t-on jamais donné l’occasion ? répliqua Chauvelin avec amertume. Qu’aurais-je pu faire à moi seul ? Ici même, chaque fois que cette satanée ligue du Mouron Rouge fait des siennes, on n’entend que plaintes et imprécations, mais qu’a fait en somme le Comité de salut public pour nous débarrasser de ces mouches maudites qui nous bourdonnent aux oreilles ? Rien de sérieux.

 

– Je te ferai remarquer, citoyen Chauvelin, que pour agir contre ce mystérieux Anglais et sa bande, tu es mieux armé qu’aucun d’entre nous. Tu sais parfaitement la langue de ces gens-là, tu connais leurs habitudes, leurs manières de vivre, leurs façons de penser. Autant d’atouts dans ton jeu que d’autres n’ont pas. En Angleterre, tu as vu des membres de la ligue, tu leur as parlé. Bien plus, tu connais l’homme qui en est le chef.

 

Robespierre se pencha au-dessus de la table et scruta de son vert regard le visage blême de Chauvelin en prononçant à mi-voix :

 

– Cet homme, ne pourrais-tu me dire son nom ?

 

– Je ne le puis pas, répondit Chauvelin d’un air sombre.

 

– Vraiment ? J’aurais cru le contraire. Je comprends ton silence. Mais au nom de ta propre sécurité, ne sois pas trop jaloux de ton secret. Si réellement tu connais le Mouron Rouge, cherche-le, découvre-le, et livre-le-nous. Il nous faut sa tête ; le peuple la réclame, et tu sais que le peuple, quand il est déçu, se retourne contre ceux qui l’ont frustré de sa proie.

 

– Je le sais. Mais puis-je savoir aussi ce que le gouvernement de la République est prêt à faire pour me seconder ?

 

– Tout ce qui est en son pouvoir, répondit Robespierre, à condition que tu aies un plan défini et la volonté de réussir à tout prix.

 

– J’aurais bien un plan ; mais pour l’exécuter je me heurte à beaucoup de circonstances défavorables. Tout d’abord, la guerre entre la France et l’Angleterre ; car c’est en Angleterre, au nid même des conspirateurs que je veux aller, et s’il est malaisé de gagner un pays ennemi, il est encore plus difficile d’y séjourner sans être inquiété, arrêté, au besoin pendu ou fusillé. Je n’ai plus la sauvegarde d’un poste officiel et d’autre part ma qualité d’ancien ambassadeur m’empêche de passer inaperçu. Alors, quel moyen prendre ? Je n’en vois qu’un seul : que l’ex-ambassadeur de la République se présente comme une victime de la Convention et, reprenant son titre de marquis de Chauvelin, se mêle à la foule des émigrés. Il n’y a pas que des royalistes en exil, et les Anglais ont vu débarquer chez eux plus d’un républicain disgracié. Il est à prévoir que les émigrés royalistes me feront grise mine, mais les Anglais m’accueilleront sans trop de défiance, et c’est là ce qui importe.

 

– Le plan me semble assez judicieux, approuva Robespierre. Et, une fois en Angleterre, comment te proposes-tu de joindre ton adversaire ?

 

– J’entrevois des possibilités, mais c’est seulement sur place que je pourrai apprécier la situation et choisir les mesures les plus opportunes.

 

– Que crois-tu nécessaire pour mener à bien tes projets ?

 

– Il faut que le gouvernement m’accorde son entière confiance et me donne, partout où j’irai, pleine autorité sur ses agents. J’ai besoin pour réussir d’un pouvoir absolu, illimité.

 

C’était un spectacle curieux que celui de ce petit homme frêle qui frappait sur la table d’une main ferme en regardant droit dans les yeux le redoutable jacobin.

 

Robespierre ne répondit pas tout de suite. Le regard fixé sur le visage de son interlocuteur, il essayait de deviner si, derrière ce front farouche et résolu, ne se cachait pas une ambition personnelle et, de ce fait, intolérable. Sous ce regard qui avait fait pâlir tant de Français, Chauvelin ne baissa pas les yeux, et Robespierre finit par déclarer :

 

– Tu auras les mêmes pouvoirs discrétionnaires et les mêmes prérogatives que les commissaires aux armées, et cela dans toutes les villes et bourgades de France que tu traverseras. Ce qui signifie que tout ordre donné par toi, de quelque nature qu’il soit, devra être exécuté sur-le-champ sous peine des sanctions les plus graves.

 

Chauvelin poussa un soupir de satisfaction.

 

– En Angleterre, reprit-il, j’aurai besoin d’auxiliaires. Bien entendu, il me faut aussi de l’argent.

 

– Tu auras l’un et l’autre. Nous entretenons en Angleterre un service d’espionnage qui nous fait d’excellent travail. Les fameuses émeutes de Birmingham, par exemple, ont été en partie fomentées par nos agents secrets. Tu connais peut-être de nom l’actrice Candeille ? Elle a réussi, grâce à sa profession, à s’introduire dans certains cercles fermés de Londres et nous a fourni à plusieurs reprises des renseignements fort intéressants. Elle pourrait t’être utile.

 

– En effet, dit Chauvelin. Je retiens son nom.

 

– Quant à l’argent, quelle somme juges-tu nécessaire ? Le gouvernement ne te marchandera pas son aide, et si tu échoues, tu ne pourras pas dire que c’est faute d’argent ou d’autorité.

 

– Je suis heureux d’apprendre que le gouvernement est si riche, observa Chauvelin d’un ton légèrement sarcastique.

 

– C’est que, répliqua Robespierre, ces dernières semaines ont été fructueuses. L’argent et les bijoux confisqués aux aristocrates se montent à plusieurs millions. L’affaire Marny-Delatour, par exemple, si déplorable soit-elle, n’a pas été sans profit pour la Nation ; car l’hôtel des Delatour contenait des richesses appréciables et les bijoux de famille des Marny ont une très grande valeur. Une curieuse histoire que celle de ces bijoux : l’accusée, au lieu de les garder, les avait confiés à un vieux curé de Boulogne, et le hasard a fait que, tout récemment au cours de perquisitions d’églises, un de nos agents les a découverts au fond d’une sacristie. Naturellement, le vieux curé est sous les verrous et médite en ce moment sur les inconvénients auxquels on s’expose en se faisant le complice des tyrans. Les bijoux m’ont été apportés aujourd’hui. Ils sont fort beaux ; il y a surtout un collier historique qui vaut à lui seul une fortune. Je vais te les montrer.

 

Robespierre, se levant, se dirigea vers un secrétaire ; il fit jouer le ressort d’un tiroir et prit une cassette qu’il revint poser sur la table. Avec des gestes précis et soigneux, il ouvrit la cassette, souleva les couvercles de plusieurs écrins, laissant entrevoir à Chauvelin des bagues, des médaillons, des bracelets incrustés de pierres chatoyantes, et finit par étaler sur la table un collier dont les diamants magnifiques lancèrent des feux multicolores. Il s’attarda un instant à caresser le merveilleux joyau ; après quoi il reprit :

 

– Nous parlions des fonds nécessaires à ton expédition. Je te l’ai dit, la République est disposée à t’allouer un large crédit ; mais comme nos assignats n’ont guère de valeur en Angleterre à l’heure présente et que je veux t’éviter toute difficulté matérielle, je te confierai quelques-uns de ces bijoux contre lesquels pas un orfèvre anglais n’hésitera à te donner de belles et bonnes livres sterling. Ceci te montre, citoyen, que pour ceux qui la servent, la République n’est avare ni de sa confiance, ni de son argent.

 

Jugeant l’entretien terminé, Chauvelin se leva et dit :

 

– Il m’est agréable de recevoir cette assurance et je suis heureux que le gouvernement ait songé de nouveau à faire appel à mes services et à mon dévouement.

 

Robespierre se leva, lui aussi, et repoussant son fauteuil s’avança vers Chauvelin. À la lumière indécise de la bougie, sa figure pâle, ses cheveux poudrés et son vêtement clair lui donnaient un peu l’apparence d’un spectre. Lorsqu’il posa la main sur l’épaule de Chauvelin, celui-ci ne put se défendre d’un sentiment de malaise.

 

– Citoyen, prononça Robespierre avec une certaine emphase, je vois que nous nous sommes compris. Tu es heureux, dis-tu, que le gouvernement te rende sa confiance. Pour ma part, j’ai toujours désiré te donner l’occasion de racheter ta défaite, car je savais que dans ton cœur, outre l’amour de la patrie, il y avait une haine personnelle et farouche contre l’homme mystérieux qui a su te surpasser en adresse. C’est parce que je considère cette haine comme un mobile plus puissant encore que l’amour de la patrie que je te confie cette mission difficile, de préférence à bien d’autres. Découvre donc cet insaisissable Mouron Rouge. Livre-le-nous vivant si possible, et avec lui tous ceux de ses acolytes qu’on pourra capturer pour qu’ils lui fassent un digne cortège jusqu’à l’échafaud.

 

Il s’arrêta un instant, le regard fixé sur Chauvelin comme si, de ses yeux verts, il voulait l’hypnotiser.

 

– Sans doute devines-tu, citoyen Chauvelin, ce qui me reste à te dire. Cependant, pour que tu ne gardes pas le moindre doute ou la moindre illusion, je te déclare que si tu échoues de nouveau, tu ne dois attendre ni indulgence, ni pardon. Que tu restes en France ou que tu passes à l’étranger, le gouvernement de la République saura te retrouver… Songes-y bien, citoyen Chauvelin, tu joues ta dernière carte !

 

Chauvelin ne répondit pas. Tout cela, il l’avait compris dès le début de l’entretien. Que lui importait ? Il était prêt à braver tous les risques. Cette fois, du reste, il n’échouerait pas, car il connaissait maintenant l’homme mystérieux dont la capture était l’enjeu de sa propre existence. Et sans faiblir, il soutint le regard de Robespierre.

 

Puis, prenant son manteau et son chapeau, il ouvrit la porte et sortit dans la galerie sombre où résonnait le pas d’une sentinelle solitaire.

 

3. La fête de Richmond

C’était peut-être le plus beau mois d’octobre qu’on eût jamais vu en Angleterre où, pourtant, les derniers beaux jours ont souvent tant de splendeur et de charme.

 

En ce début d’automne de l’an de grâce 1793, la nature avait déversé tous les trésors de sa palette sur les bois de Richmond et les rives du fleuve, mêlant un or délicat au vert un peu cru de l’orme et du hêtre, brossant d’une chaude couleur de rouille le feuillage des chênes et posant çà et là sur celui des bouleaux des touches de Sienne et de carmin. Dans les jardins, des roses fleurissaient encore, non plus les roses de juin aux tons à la fois vifs et délicats, mais ces roses d’un rouge cramoisi ou d’un jaune cuivre qui s’épanouissent à l’arrière-saison et dont les pétales effleurés par les premières gelées blanches se plissent légèrement sur les bords. Dans les coins abrités, le long des murailles grises, les clématites ouvraient encore leurs corolles violettes, tandis que les dahlias arrogants étalaient avec orgueil leurs pétales éclatants dont les mille nuances se détachaient sur le fond plus sobre des feuillages jaunissants.

 

La fête avait toujours lieu au début d’octobre. Cette année la tiédeur de la température permettait aux dames de Richmond de sortir une dernière fois leurs robes de mousseline ou leurs jupes de taffetas clair à mille raies. Le sol était dur et sec, condition des plus favorables pour l’installation des tentes et des baraques, et Dieu sait si elles étaient nombreuses et riches en attractions variées !

 

Il y avait des jeux de boules et de quilles sur les pelouses, deux manèges de chevaux de bois, des singes savants, des chiens acrobates et des ours qui dansaient la gigue. Dans une tente on montrait une femme colosse que trois hommes arrivaient à peine à entourer de leurs bras étendus, et dans une autre, un homme si menu qu’un bracelet de dame lui servait de collier, et une jarretière de ceinture. Un vieux bonhomme à figure de sorcier jonglait avec des fèves, des pièces d’argent ou des mouchoirs de dentelle qu’il faisait disparaître comme par enchantement pour les retrouver ensuite dans la botte d’un innocent spectateur ou dans le sac de sa digne épouse qui en restait toute confondue.

 

Les jouets mécaniques avaient un grand succès. Certains, il faut le reconnaître, étaient des plus ingénieux, tel le Moulin magique où l’on voyait entrer par une porte une file de petits bonshommes courbés, cassés et couverts de haillons, qui ressortaient par la porte opposée, l’air tout guilleret et vêtus d’habits magnifiques.

 

Mais ce qu’il y avait de plus remarquable dans ce genre se trouvait dans une petite tente dressée un peu à l’écart des autres et qui attirait pas mal de curieux. Disposés dans une vitrine, de nombreux petits personnages en os sculpté et peint ressemblant aux figurines du jeu de jonchet, entouraient une sorte de plate-forme en bois ajouré surmontée de deux minces poteaux entre lesquels brillait une petite lame d’acier.

 

– C’est la guillotine, le nouveau supplice inventé par les Français, chuchotaient aux ignorants les spectateurs mieux informés.

 

Et tous de regarder avec une curiosité mêlée d’effroi la réplique en miniature du célèbre et tragique instrument.

 

Sur la plate-forme, le bourreau, vêtu de rouge, semblait attendre une petite poupée qui gravissait les degrés du minuscule escalier tandis que, rangés en file, des soldats coiffés de bicornes montaient la garde au pied de l’échafaud que contemplaient les autres personnages groupés dans des attitudes variées. La toile servant de fond représentait des arbres et des maisons peints sur un ciel très rouge – trop rouge, disaient certains avec un petit frisson, à quoi les autres répondaient qu’on voyait bien que c’était un coucher de soleil.

 

Cette reproduction de l’invention du Dr Guillotin, exécutée, disait-on, par des Français émigrés en Angleterre[1], n’était pas la seule attraction qui s’offrait aux curieux dans ce coin de la fête. De temps en temps, sur la petite estrade dressée au fond de la salle paraissait une jeune femme vêtue de gris qui se mettait à chanter. La voix était fraîche et les chansons jolies, mais personne parmi les bonnes gens de Richmond ne comprenait goutte à ces couplets alertes ou langoureux où revenaient sans cesse les mêmes refrains étranges :

 

… Il était une bergère,

Et ron, et ron, petit patapon…

Malbrough s’en va-t-en guerre,

Mironton, mironton, mirontaine…

 

Ses chansons terminées, la dame en gris descendait de l’estrade et passait parmi les spectateurs, un réticule brodé à la main, en répétant :

 

– Pour de pauvres comédiens dans la détresse, s’il vous plaît !

 

Son léger accent, la façon dont elle prononçait les r faisait deviner qu’elle était française et quêtait pour des compatriotes dans l’infortune. Elle avait des yeux noirs allongés, un peu énigmatiques, mais assurément fort beaux. Aussi les hommes à qui elle tendait sa bourse brodée ne manquaient pas de mettre la main à la poche pour en tirer quelque menue monnaie.

 

Cependant, ces chansons dont personne ne saisissait le sens, de même que la vue de la petite guillotine, laissaient une impression de malaise. Les braves paysans venus là pour se divertir en famille se sentaient soulagés en ressortant et c’est avec plaisir qu’ils retrouvaient le soleil, le bruit et la gaieté de la fête.

 

– Seigneur ! il y a de quoi vous donner le cauchemar ! déclara Miss Polly, la jolie fille de l’aubergiste de la Couronne. Et puis, en somme, quelle raison avons-nous de donner nos pauvres sous, si péniblement gagnés, à cette étrangère ? Si ces compatriotes s’entre-tuent de l’autre côté de l’eau, ce n’est pas notre faute. Allons maintenant regarder quelque chose de plus amusant.

 

Et sans attendre l’assentiment de personne, elle se dirigea vers la partie là plus animée de la fête, suivie de près par un gros garçon à figure rougeaude et à l’air un peu niais, qui semblait être son soupirant attitré.

 

Comme il faisait beau et tiède, les promeneurs pouvaient s’asseoir sur l’herbe pour écouter la musique entraînante de l’orchestre installé en plein air et jouir du spectacle de la fête pendant que dansait la jeunesse.

 

Trois heures allaient sonner, et les gens de qualité commençaient à faire leur apparition. Lord Anthony Dewhurst était déjà là, prenant les jolies filles par le menton, au grand ennui de leurs amoureux. Tous les yeux féminins étaient tournés vers les belles dames, qui maintenant ne cessaient d’arriver, afin de détailler leurs toilettes et d’admirer les nouveautés de la mode.

 

Les rires et les conversations formaient un joyeux brouhaha au milieu duquel se détachaient des voix aux intonations étrangères. Il y avait dans cette foule élégante beaucoup de représentants de la noblesse française reconnaissables à leurs vêtements moins riches que ceux de leurs pairs de la société britannique. Cependant, c’étaient pour la plupart de grands seigneurs qui avaient fui les persécutions auxquelles ils étaient en butte dans leur pays. Les émigrés étaient particulièrement nombreux à Richmond où ils recevaient bon accueil, aussi bien au palais du prince de Galles que dans la magnifique demeure de Sir Percy et Lady Blakeney.

 

Ah ! voilà Sir Andrew Ffoulkes et sa jeune femme. Comme elle est ravissante dans cette toilette à taille courte, la dernière nouveauté de la mode, paraît-il ! Les ondes soyeuses de sa chevelure brune ombragent son front lisse et ses grands yeux noisette se tournent constamment vers Sir Andrew avec une tendresse et une admiration qu’elle ne cherche même pas à dissimuler.

 

– Rien d’étonnant qu’elle en soit folle, chuchote Miss Polly en faisant sa révérence à milady, après tout ce qu’il a fait pour elle. N’est-ce pas lui qui l’a arrachée aux griffes de ces Parisiens de malheur après en avoir tué à lui seul je ne sais combien de douzaines ! C’est du moins ce qu’on raconte, n’est-ce pas, maître Thomas Jezzard ?

 

Et elle lança un regard de dédain à son modeste cavalier.

 

– Bah ! répliqua maître Thomas avec une vivacité inattendue, vous savez bien que ce n’est pas lui qui a tout fait. Sir Andrew est un brave gentleman, je n’en disconviens pas, mais le héros qui est capable de tenir tête à lui seul à tous ces mangeurs de grenouilles, c’est l’homme qu’on nomme le Mouron Rouge, le sujet le plus brave et le plus audacieux de Sa Majesté.

 

Mais comme à cette mention du héros national les yeux de Polly avaient brillé d’enthousiasme, Thomas, piqué par la jalousie, continua avec humeur :

 

– Il paraît que ce pauvre Mouron Rouge est terriblement disgracié de la nature. C’est, dit-on, un tel épouvantail que rien qu’à le voir les Français prennent la fuite, et c’est la raison pour laquelle il leur échappe si aisément.

 

– Eh bien ! ceux qui racontent ces balivernes sont de fieffés imbéciles, riposta Miss Polly en haussant ses jolies épaules. Et s’il en est ainsi, maître Thomas, pourquoi n’allez-vous pas en France, avec le Mouron Rouge ? À votre vue, j’en suis sûre, les Français ne manqueraient pas de tourner les talons.

 

Des éclats de rire saluèrent cette boutade, car les deux jeunes gens avaient été rejoints par des amis et tous formaient près de l’orchestre un groupe joyeux. Il y avait Johnny Cullen, le garçon épicier, Ursula Quakett, la fille du boulanger, et quelques autres jeunesses du voisinage aussi bien que des gens plus rassis. Tous aimaient la plaisanterie et trouvaient la riposte de Miss Polly excellente. Il faut dire que Miss Polly était nantie de deux cents livres sterling, héritage de sa grand-mère, et cette appréciable fortune contribuait pour beaucoup à lui assurer une réputation d’esprit et de beauté. Mais la jeune fille avait aussi fort bon cœur. Elle aimait à taquiner l’honnête Jezzard dont elle dédaignait la trop facile conquête ; cependant, voyant la mine déconfite du pauvre garçon, elle ressentit un remords et se hâta de dire avec une gentillesse qui fit l’effet d’un baume sur l’amour-propre blessé de son compagnon :

 

– Là ! maître Jezzard, voyez quelles sottises vous me faites dire ! Mais aussi, continua-t-elle en prenant la société à témoin, comme si Thomas Jezzard avait soutenu le contraire, vous m’avouerez que cette affaire du Mouron Rouge est bien extraordinaire. Lucy, la femme de chambre de Lady Blakeney, m’a raconté que la demoiselle qui est au château en ce moment connaissait ce mystérieux personnage, puisque c’est lui qui l’a sauvée. Il y aura demain quinze jours qu’elle est arrivée de France avec le gentleman qu’on dit son fiancé. Tous deux ont vu le Mouron Rouge, ils lui ont parlé. Alors, pourquoi ne veulent-ils rien dire ?

 

– Dire quoi ? demanda Johnny Cullen.

 

– Eh bien ! dire qui est le Mouron Rouge ?

 

– Peut-être qu’il n’est pas, suggéra le vieux Clutterbuck, le sacristain de Saint-Jean l’Évangéliste. Oui, reprit-il sentencieusement, car il parlait toujours avec une certaine solennité, voilà sans doute l’explication : il n’est pas.

 

– Que voulez-vous dire, monsieur Clutterbuck ? demanda Ursula Quakett, le Mouron Rouge n’est pas quoi ?

 

– Il n’est pas… voilà tout, répéta Clutterbuck.

 

Puis voyant qu’il avait attiré l’attention du petit groupe, il condescendit à s’expliquer plus clairement :

 

– Je veux dire qu’il ne faut peut-être pas nous demander : « Qui est le mystérieux Mouron Rouge ? » mais « Qui était cet infortuné gentleman ? » D’après des renseignements dignes de foi, fit-il gravement, je tiens hélas ! pour certain que le Mouron Rouge a été capturé par les Français et que depuis lors, comme disent les poètes, nul n’a revu son visage.

 

M. Clutterbuck avait des lettres et se plaisait à faire des citations d’écrivains qu’il ne désignait jamais que par ce terme vague et général, « les poètes ». Chaque fois qu’il usait de phrases empruntées à ces auteurs anonymes, il soulevait instinctivement son chapeau en signe de respect pour leur puissant génie.

 

– Vous croyez que ces horribles Français auraient massacré le Mouron Rouge ? Serait-ce possible ? s’exclama Miss Polly consternée.

 

M. Clutterbuck portait déjà sa main à son chapeau, se préparant sans doute à faire un autre emprunt à ses chers poètes, lorsque, à peu de distance, retentit un rire sonore et prolongé.

 

– Voilà un rire que je reconnaîtrais entre mille, dit Miss Ursula, tandis que tous les regards se tournaient vers le coin de la pelouse où il se faisait entendre.

 

Dominant de la tête tous ceux qui l’entouraient, Sir Percy Blakeney se tenait au centre d’un groupe élégant qui venait d’arriver sur le terrain des jeux.

 

– Un bel homme, ma parole ! remarqua Johnny Cullen avec admiration.

 

– Ça, vous pouvez le dire ! soupira Miss Polly d’un air sentimental.

 

– Comme disent les poètes, prononça M. Clutterbuck, ce n’est pas la taille qui fait l’homme.

 

– Et les beaux habits non plus ! renchérit Thomas Jezzard, vexé par le soupir langoureux de Miss Polly.

 

– Voici Lady Blakeney, chuchota Ursula Quakett en serrant le bras de Clutterbuck. Seigneur ! si elle est belle, aujourd’hui !

 

Belle, certes, et rayonnant de jeunesse et de grâce, Marguerite Blakeney venait de faire son apparition à l’autre bout de la pelouse.

 

Vêtue d’une robe souple d’un vert argenté et coiffée d’une charlotte de velours du même ton qui faisait ressortir la merveilleuse fraîcheur de son teint, elle causait gaiement avec la jeune fille qui s’avançait à ses côtés.