© 2016 - Vanessa Robin

Editeur : BoD – Books on Demand GmbH

12/14 Rond point des Champs élysées

75008 Paris

Impression : BoD - Books on Demand GmbH Allemagne

ISBN : 978-2-3220-2169-7

Dépôt légal : Janvier 2016

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Sommaire

  1. Le processus d'intégration de l'approche psychosociale dans les pratiques humanitaires
    1. Le cadre conceptuel de l'approche psychosociale
      1. L’impact social et psychologique des crises sur les populations
      2. La participation des communautés à leur propre reconstruction
      3. Le cadrage des interventions pour une aide adaptée au contexte
    2. La contribution des interventions psychosociales au bien-être des populations : une stratégie d'intégration efficiente
      1. Le positionnement des acteurs face à la réalité de la détresse psychosociale : entre adhésion et résistance
      2. L'efficacité des projets psychosociaux : de la nécessité à comprendre et à évaluer
  2. La traduction de l'approche psychosociale au Rwanda
    1. Le contexte et les réponses au déséquilibre psychosocial
      1. L'histoire du génocide au Rwanda
      2. Face aux traumatismes : la diversité et la spécificité des pratiques
    2. Les impacts de l'intervention psychosociale sur la population rwandaise
      1. Accompagner les traumatismes individuels par le retissage des liens communautaires
      2. Une évaluation globale pour la définition des recommandations et des perspectives

On trouve dans la littérature des foisons de publications ayant trait aux organisations de solidarité internationale et à leurs réalisations. La plupart de ces publications sont très spécialisées, restreignant leur centre d’intérêt, cloisonnant des domaines comme l’urgence, la reconstruction et le développement, et s’attachant de surcroît à des aspects techniques : on décortique à l’infini le cycle de projet, on dissèque le cadre logique, on se querelle sur des mots. Le plus souvent, les conclusions de ces travaux sont biaisées car le milieu socio-professionnel de leurs auteurs formate leur analyse ; les différences d’interprétation peuvent être caricaturales entre les propositions de l’idéaliste « tout terrain », pétries de bonnes intentions mais manquant parfois de réalisme, et la froideur de rapports rédigés dans les bureaux feutrés du système U.N, dont les auteurs ne connaissent des pays pauvres que les chambres climatisées des hôtels de capitale.

L’étude menée par Vanessa Robin constitue un heureux trait d’union entre ces deux extrêmes. D’une part, il est le fruit de réflexions provenant du regard porté par une personne n’ayant pas exclusivement baigné dans le monde clos de la coopération et du développement, avec ses tabous, ses rites et sa préoccupation du « politiquement correct ». Ses connaissances dans les domaines du droit et des sciences sociales lui ont permis de porter un regard neuf sur la problématique de reconstruction de sociétés déboussolées par des violences extrêmes. D’autre part, Vanessa Robin a dirigé un projet de réhabilitation dans le Rwanda post-génocide, projet dont la finalité était de réparer des Hommes et non des infrastructures, de reconstruire la société et pas des bâtiments, en bref de jeter les bases permettant de remettre en place des activités de développement indemnes des séquelles de la catastrophe humanitaire d’avril 1994. Ce travail de recherche s’appuie sur une longue expérience de l’accompagnement social et éducatif de mineurs en difficulté, mais également de la situation de pays en crise (Kosovo, Monténégro) ou qui tentent de sortir du traumatisme (Rwanda). La pertinence des situations évoquées au Rwanda et des remèdes proposés constitue un plaidoyer sans failles pour que la priorité soit réservée aux aspects psychosociaux des actions humanitaires dans des régions en situation de post-conflit.

Pour Vanessa Robin, cette étude constitue un aboutissement couronnant une expérience professionnelle riche dont la composante essentielle est de permettre à des gens en butte aux conséquences de traumatismes au sens large du terme de trouver une passerelle vers le bien-être sans accorder d’emblée la priorité aux aspects matériels. Mais ce travail peut également servir de point de départ à une réflexion plus complète sur le type d’activités psychosociales à proposer suivant le type de problématique : si on peut admettre qu’en situation de grande urgence, l’important est de sauver des vies en faisant fi de toute autre considération, il paraît évident qu’en post-urgence, il s’agit en priorité de traiter la santé mentale des populations concernées par le projet dans toutes les étapes de la mise en œuvre de celui-ci, y compris et surtout dans la définition des activités et des stratégies. C’est la seule manière efficace de promouvoir un projet sans susciter des réticences de la part des bénéficiaires, qui gagnent ainsi un statut de partenaires.

Il faut espérer que des personnes comme Vanessa Robin, qui ont fait le choix de progresser dans la voie multidisciplinaire, accèdent de plus en plus à des responsabilités dans le milieu semé d’embuches de la coopération et du développement.

Philippe LAMBILIOTTE

Attaché de coopération internationale au ministère des affaires étrangères du Royaume de Belgique

Introduction

« Les conflits et les catastrophes naturelles en Afghanistan, en Indonésie, au Sri Lanka et au Soudan, parmi beaucoup d'autres, entraînent sur le court terme de grandes souffrances psychologiques et sociales qui peuvent, si l'on ne s'en occupe pas suffisamment, entraîner des problèmes psychosociaux et des troubles mentaux sur le long terme. Ceux-ci peuvent remettre en question la paix, les droits des personnes et le développement »1.

L’approche psychosociale s’est déployée dans la coopération internationale à partir des années 1990 et principalement depuis le génocide de 1994 au Rwanda. Au début des années 2000, des acteurs de la solidarité internationale prennent conscience qu'il ne faut pas se focaliser sur les besoins primaires sans tenir compte d'une approche psychosociale globale à différents niveaux (auprès des communautés, des familles et des individus) afin de contribuer à la reconstruction de la société. En effet, intervenir dans des contextes fragilisés suppose de penser au-delà des solutions techniques en prenant en compte les blessures psychologiques qui ont des conséquences importantes et à long terme sur l'ensemble de la vie politique et sociale.

Soutenir l'éducation, la santé et le développement économique dans un pays meurtri, suite à un conflit ou une catastrophe naturelle, requiert un soutien des ressources locales. Toutefois, une pluralité de facteurs peut venir mettre à mal les capacités d'une population cible. Nous nous intéressons ici aux ressources des personnes qui souffrent psychiquement, cette souffrance étant le symptôme d'une mise à mal de la « vie intérieure »2 des individus. Selon David Becker et Barbara Weyermann, cette vie se rapporte aux sentiments des personnes, à leurs croyances et à leurs valeurs, à la perception qu'elles ont d'elles-mêmes et à leurs relations avec autrui. Quelles sont les capacités des individus et comment peuvent-ils être en mesure de se mobiliser pour reconstruire leur vie ? Une situation de souffrance psychologique génère de réelles incapacités que l'approche psychosociale entend dépasser.

L'approche psychosociale recouvre différentes appellations, définitions et activités selon les organismes humanitaires. Comme le souligne le Comité Permanent Interorganisations (CPI) sur la santé mentale et le soutien psychosocial, les définitions varient selon les instances d'aide mais sont complémentaires, elles décrivent « tout type de soutien endogène et exogène visant à protéger ou à promouvoir le bien-être »3. Selon les éléments de définition que donnent les auteurs du Manuel « Genre, transformation des conflits et approche psychosociales » de la Coopération Suisse, l'approche psychosociale « s'intéresse à ce que ressentent les individus dans un contexte donné » et s'occupe du « vécu subjectif de l'individu en relation avec le milieu dans lequel il évolue »4. Par là-même, on peut comprendre que la démarche vient répondre à la détérioration de la relation entre l'individu et son milieu social en intervenant sur les deux dimensions, psychologique et sociale.

Que recouvre le terme «psychosocial» à travers ses deux dimensions ? On peut l'expliquer ainsi : « psycho » se rapporte au psychisme, au vécu intérieur, aux sentiments, aux croyances et aux valeurs. Le terme renvoie aux perceptions que nous avons de nous-mêmes et de nos relations aux autres. Quant à « social », le terme se rapporte aux relations qu’un individu entretient avec autrui et à l’environnement dans lequel il évolue. Il inclut aussi bien la réalité matérielle que l’ensemble du contexte économique et socioculturel. L’intérieur (psycho) et l’extérieur (social) s’influencent réciproquement.

Au regard de ces définitions, peut-on considérer que le bien-être psychosocial des populations cibles contribue au développement social et économique d'une zone d'intervention ? Au niveau individuel, cette détérioration peut s'expliquer par l'existence d'un traumatisme ou d'une détresse né d'un événement que l'individu ne parvient pas à dépasser. Cette situation traumatique ou de détresse restreint considérablement le bien-être de la personne en créant un manque de repères qui l'empêche de se projeter dans le monde économique, social, culturel et politique. Le soutien proposé par l'approche psychosociale doit permettre de dépasser le caractère traumatique de l’événement et redonner à l'individu les capacités à agir. Au niveau collectif, l'approche psychosociale peut répondre à l'altération de l'organisation sociétale, souvent caractérisée par le délitement de la cohésion sociale. Le traumatisme ou la détresse sociale tend à isoler les individus. Par ailleurs, la cohésion sociale peut être atteinte à cause d'une situation générale qui est elle-même la source de l’événement traumatique individuel. En effet, à la suite d'un conflit armé entre deux communautés par exemple, les liens entre ces communautés sont détériorés. Chacune entretenant des rancœurs, de la haine et de la violence envers l'autre.

Aujourd'hui, même si le postulat de l’Organisation Mondiale de la Santé et d'un grand nombre d'ONG est que la composante psychosociale doit se penser et s'insérer dans les opérations d'urgence et les projets de développement, il s'avère que la prise en compte de cette composante reste partielle et ne fait pas l'objet d'un plan d'action global et commun aux organisations humanitaires.

A partir de ce contexte est définie la problématique qui permettra de mieux comprendre l'ensemble des expériences conduisant au développement d'une approche psychosociale dans les programmes de solidarité internationale.

Quelle place accorder à la composante psychosociale et pourquoi l'intégrer dans les interventions humanitaires ?

L'intérêt pour le sujet de ce mémoire, traitant de l'approche psychosociale dans les projets de solidarité internationale, trouve son origine dans mon parcours professionnel dans le champ de l'action sociale et de la protection de l'enfance. L'hypothèse retenue est que la relation d'aide, quel que soit le contexte, dans la solidarité internationale comme dans le secteur social, repose sur les mêmes processus d’intervention et sur les mêmes principes déontologiques, à savoir : l'analyse du contexte et de l'histoire ; la prise en compte de l'environnement social, économique et culturel ; l'individualisation de l'accompagnement ; la participation concertée et partagée dans le projet ; le respect des croyances, des opinions et des choix, etc. Par conséquent, l'accompagnement des populations dans les pays du Sud tout comme l'action sociale dans les pays du Nord doivent viser un objectif commun : améliorer les conditions de vie en favorisant le bien-être psychosocial des personnes. Au fur et à mesure de mes recherches, je fais le constat que les méthodes et les approches de l'intervention psychosociale restent limitées et qu'un nombre d'acteurs de la coopération internationale ne savent que partiellement ce que recouvre la notion d'approche psychosociale. A ce jour, on ne trouve aucun ouvrage spécifique d'initiation à la thématique psychosociale dans le contexte humanitaire.

D'autre part, j'ai choisi de cibler le Rwanda comme terrain d'évaluation des impacts psychosociaux dans les projets de solidarité internationale parce que je reste marquée par l'expérience professionnelle que j'ai vécue dans ce pays. Plus de vingt ans se sont écoulés depuis le génocide rwandais mais les besoins d'accompagnement restent importants. Tant auprès du gouvernement qui est face à des moyens financiers et techniques encore limités qu'auprès de la société civile qui est encore faible, malgré un maillage communautaire de plus en plus développé, et qu'auprès de la population qui, malgré une croissance économique forte et le développement des services de base ces dernières années, est composée d’un grand nombre de personnes vulnérables tant sur le plan économique que psychosocial.

Pour mener à bien ce travail, je me suis appuyée, dans un premier temps, sur la matière empirique dans le cadre de mes recherches sur la thématique psychosociale. Pour récolter des matériaux spécifiques sur l'approche psychosociale, j'ai étudié la littérature grise sur le sujet à travers des articles, des ouvrages, des comptes-rendus de conférence, des manuels, etc. Dans un second temps, je me suis appuyée sur les témoignages des professionnels de mon réseau (ONG et bailleurs de fonds). Ces professionnels m'ont permis d'entrer en relation avec d'autres acteurs impliqués dans la démarche psychosociale (Consultant en évaluation finale, Référent technique en santé mentale, Responsable Prévention et Santé, etc). Afin d'obtenir des éléments sur un projet psychosocial mis en œuvre au Rwanda par une ONG française, je me suis rapprochée des acteurs de terrain et du siège qui m'ont permis de consulter les rapports portant sur le projet et d'échanger sur sa mise en œuvre et son évaluation.

Il s'agit pour nous d'étudier le processus d'intégration de l'approche psychosociale, engagé par les Organisations Non Gouvernementales, dans les actions humanitaires et d'analyser comment cette approche peut contribuer à l'efficacité des projets. Le cadrage général de ce processus nous amènera à nous centrer sur des actions psychosociales réalisées au Rwanda. Nous étudierons dans un premier temps le processus d'intégration de l'approche psychosociale dans les pratiques humanitaires en tenant compte des spécificités du contexte, de la participation des communautés et de l'intervention des acteurs internationaux (I) pour ensuite évaluer les impacts des interventions psychosociales mises en œuvre dans un contexte précis, celui du génocide au Rwanda (II).


1 OMS, Communiqué de presse commun le 14 Septembre 2007, OMS / UNICEF/ InterAction / ACF / ACT / ActionAid / Am Red Cross / CARE Austria / CCF / CGECCD / CICM / FICR / FNUAP / HCR / HealthNet TPO / IMC / INEE / OIM / IRC / MdM-E / Mercy Corps / OCHA / Oxfam GB / PAM / RET / Save the Children. Disponible sur http://www.who.int/mediacentre/news/releases/2007/pr46/fr/, Consulté le 19/07/2015

2 David BECKER et Barbara WEYERMANN, « Genre, transformation des conflits et approche psychosociale », Direction du Développement et de la Coopération (DDC) Suisse, 2006, p 11

3 Comité Permanent Interorganisations (CPI), Directives du CPI concernant la santé mentale et le soutien psychosocial dans les situations d'urgence, Genève, 2007, p 1

4 Ibid p.7

I. Le processus d'intégration de l'approche psychosociale dans les pratiques humanitaires